Chapitre IX
« LES LAURIERS »

Il faut environ une demi-heure pour se rendre, par chemin de fer, d’Exhampton à Exeter. A midi moins cinq, l’inspecteur Narracott sonnait à la porte d’entrée des « Lauriers ».

La maison, d’aspect lamentable, nécessitait un sérieux ravalement et le jardin, envahi par les mauvaises herbes, était clos par une grille toute de guingois.

« On ne roule pas sur l’or, ici », pensa l’inspecteur Narracott.

Jusqu’à présent, l’enquête semblait indiquer que le capitaine n’avait pas été assassiné par un de ses ennemis. D’autre part, la fortune laissée par le vieux rentier, même divisée en quatre, constituait un héritage enviable. L’inspecteur jugea donc utile d’interroger les quatre membres de la famille du défunt. Le nom de Pearson figurant sur le registre de l’auberge des Trois Couronnes paraissait suspect, mais Pearson est un nom très répandu en Angleterre. Narracott se méfiait des conclusions trop hâtives et désirait conserver l’esprit libre dans ses recherches préliminaires.

Une servante à l’air négligé vint ouvrir.

— Bonjour, lui dit l’inspecteur, pourrais-je voir Mrs. Gardner au sujet de la mort de son frère, le capitaine Trevelyan ?

Avec intention, il ne remit point sa carte à la bonne. Le simple fait de savoir qu’elle se trouvait en présence d’un policier la rendrait muette. Narracott le savait par expérience.

— Mrs. Gardner a-t-elle été avertie de la mort de son frère ? demanda l’inspecteur de l’air le plus naturel.

— Oui, elle a reçu un télégramme du notaire, Mr. Kirkwood.

La bonne le fit entrer dans le salon. Tout comme l’extérieur de la maison, cette pièce attendait qu’on dépensât un peu d’argent pour la remettre en état ; cependant, bien que l’inspecteur ne sût au juste à quoi l’attribuer, un certain charme se dégageait de ces vieux meubles aux tentures fanées.

— Votre maîtresse a dû être bouleversée à l’annonce de ce décès ?

La jeune femme répondit vaguement :

— Ils ne se voyaient pas souvent.

— Veuillez fermer cette porte et approchez-vous, ordonna l’inspecteur, essayant de l’intimider. Le télégramme disait-il qu’il s’agit d’un assassinat ?

— Un assassinat !

Les yeux de la jeune fille se dilatèrent et son visage exprima un mélange d’horreur et de curiosité.

— Il a été assassiné ?

— Je pensais bien que vous n’étiez pas au courant. Sans doute, Mr. Kirkwood ne voulait pas annoncer cette nouvelle trop brusquement à votre maîtresse. Mais, voici… Comment vous appelez-vous ?

— Béatrice, monsieur.

— Eh bien ! Béatrice, il faut que je voie Mrs. Gardner, car le récit du meurtre paraîtra dans les journaux de ce soir.

— Quand j’y songe ! Assassiné ! Mais c’est affreux ! L’a-t-on frappé sur la tête ou bien a-t-il reçu un coup de revolver ?

L’inspecteur s’efforça de satisfaire la curiosité de Béatrice et ajouta, d’un air détaché :

— Je crois que votre maîtresse se proposait d’aller à Exhampton hier. Le mauvais temps l’en aura peut-être empêchée.

— Je n’en ai pas entendu parler, monsieur. Vous devez faire erreur. Madame est sortie hier après-midi dans les magasins, et puis elle est allée au cinéma.

— A quelle heure est-elle rentrée ?

— Vers six heures.

Mrs. Gardner était donc hors de cause.

— Je ne connais pas beaucoup la famille, continua l’inspecteur de l’air le plus naturel du monde. Mrs. Gardner est-elle veuve ?

— Oh ! non, monsieur.

— Et que fait Mr. Gardner ?

— Rien du tout. Il ne peut pas travailler. Il est invalide.

— Vraiment ?

— Il ne marche pas, toute la journée il demeure étendu sur son lit. Nous avons une infirmière à domicile. Il y a pas beaucoup de bonnes qui resteraient avec cette infirmière continuellement sur le dos. A tout instant, il faut monter les plateaux et préparer des tisanes.

— A la longue, cela doit être fatigant, dit l’inspecteur avec sympathie. Maintenant, allez prévenir votre maîtresse que je suis envoyé par Mr. Kirkwood, d’Exhampton.

Béatrice se retira. Quelques instants après, la porte s’ouvrit et une grande femme, d’allure autoritaire, entra. Ses cheveux noirs, grisonnants aux tempes, découvraient un large front. Elle regarda Narracott d’un œil interrogateur.

— Vous venez de la part de Mr. Kirkwood, d’Exhampton ?

— Pas précisément, madame. J’ai préféré m’annoncer ainsi à cause de la bonne. Mais voici : votre frère, le capitaine Trevelyan, a été assassiné hier après-midi et je suis l’inspecteur Narracott, chargé d’instruire cette affaire.

Mrs. Gardner était sûrement une femme d’une volonté d’acier. Ses yeux, se rétrécirent et elle respira fortement, puis elle désigna une chaise à l’inspecteur et s’assit.

— Assassiné ! C’est incroyable ! Qui donc a pu tuer Joe ?

— Voilà ce que je voudrais savoir, madame.

— Evidemment. J’espère pouvoir vous aider, mais j’en doute. Mon frère et moi nous nous sommes vus si peu durant ces dix dernières années ! Je ne connais point ses amis ni les personnages qu’il fréquentait.

— Excusez-moi, madame Gardner, mais y a-t-il eu des querelles entre vous et votre frère ?

— Non… pas de querelles. De l’indifférence serait plus exact. Sans entrer dans les détails, je puis vous dire que mon frère désapprouvait mon mariage. Le capitaine Trevelyan, vous le savez peut-être, possédait une immense fortune qu’une tante lui avait léguée. Ma sœur et moi avons épousé des hommes pauvres. Lorsque mon mari fut réformé à la suite d’une commotion nerveuse qui le rendit impotent, une aide pécuniaire m’eût permis de lui donner un traitement qui l’aurait peut-être guéri. Je demandai donc à mon frère de me prêter la somme nécessaire et il refusa. Après tout, c’était son droit. Depuis, nous ne nous sommes vus qu’à de rares intervalles et nous n’avons guère correspondu ensemble.

Sa déclaration était claire et succincte.

« Une femme bizarre, cette Mrs. Gardner », pensa l’inspecteur Narracott. Il ne parvenait point à la déchiffrer. D’un calme peu commun, elle relatait les faits avec précision, mais ne témoignait d’aucune curiosité quant à la mort de son frère.

— Désirez-vous connaître quelques détails sur le meurtre du capitaine Trevelyan ?…

Elle fronça le sourcil.

— Est-ce bien nécessaire ? J’espère qu’il est mort sans souffrances ?

— Oui, il a été tué sur le coup.

— Eh bien ! épargnez-moi le reste.

« Bizarre ! se dit l’inspecteur. Tout à fait bizarre ! »

Comme si elle venait de lire en sa pensée, la femme employa cette même épithète.

— Cela doit vous sembler bizarre, inspecteur. Si vous saviez toutes les horreurs dont mon mari a été témoin… et qu’il m’a racontées, vous comprendriez mieux.

— Oh ! certainement, madame Gardner. J’étais venu dans la seule intention d’obtenir de vous quelques renseignements sur votre famille. Pourriez-vous me dire quels sont les autres parents vivants, de votre frère ?

— Des parents proches, il n’y a que les Pearson, les enfants de ma sœur Mary.

— Combien sont-ils ?

— Trois : James, Sylvia et Brian.

— James ?

— C’est l’aîné. Il travaille dans une compagnie d’assurances.

— Quel âge a-t-il ?

— Vingt-huit ans.

— Est-il marié ?

— Non, mais il est fiancé… à une charmante jeune fille, à ce qu’on dit, car je ne l’ai pas encore vue.

— Son adresse ?

— 21, Cromwell Street, S.W 3 à Londres. L’inspecteur nota ces renseignements.

— Et ensuite, madame Gardner ?

— Ensuite vient Sylvia. Elle a épousé Martin Dering – un romancier assez connu.

— Quelle est leur adresse ?

— « Le Nid », route de Surrey, Wimbledon.

— Bien.

— Et le troisième, Brian, habite l’Australie, j’ignore où, mais sa sœur ou son frère vous le diront.

— Je vous remercie infiniment, madame Gardner. Pour la forme, je me permets de vous demander votre emploi du temps de l’après-midi d’hier.

Elle parut étonnée.

— Attendez. D’abord, j’ai fait quelques emplettes, puis j’ai été au cinéma. De retour à la maison, vers six heures, en proie à la migraine, je me suis étendue sur mon lit jusqu’à l’heure du dîner.

— Merci, madame.

— C’est tout ce que vous désirez savoir ?

— Oui, cela suffit. Dès à présent, je vais me mettre en rapport avec votre neveu et votre nièce. Je ne sais si Mr. Kirkwood vous a appris que vous et les trois jeunes Pearson êtes co-héritiers de la fortune du capitaine Trevelyan.

— Notre vie va enfin changer ! Jusqu’ici il a fallu toujours compter et se priver de tout.

Elle sursauta en entendant les appels d’une voix d’homme, venant de l’étage supérieur.

— Jennifer ! Jennifer ! Où es-tu ?

— Excusez-moi, monsieur, dit-elle à l’inspecteur. Lorsqu’elle ouvrit la porte, les cris arrivèrent plus forts et plus impérieux.

— Jennifer ! Que fais-tu donc ? Viens vite ici ! L’inspecteur l’avait suivie jusqu’à la porte et, debout sur le seuil du salon, il regardait la femme qui montait l’escalier à la hâte.

— Je suis là, chéri !

Une nurse, qui descendait, se rangea pour la laisser passer.

— Allez vite voir Mr. Gardner, madame. Il est très agité, et vous réussissez toujours à le calmer.

L’inspecteur Narracott se plaça délibérément sur le chemin de l’infirmière au pied de l’escalier.

— Puis-je vous parler un instant ? lui demanda-t-il. Ma conversation avec Mrs. Gardner a été interrompue.

Sans se faire prier, l’infirmière entra dans le salon.

— La nouvelle de l’assassinat a bouleversé mon malade, expliqua-t-elle en ajustant une manchette bien empesée. Cette sotte de Béatrice est montée en courant et lui a tout raconté.

— Excusez-moi. Il y a un peu de ma faute.

— Vous ne pouviez pas savoir, dit la garde avec indulgence.

— Mr. Gardner est-il gravement malade ?

— C’est un cas très pénible. A vrai dire, il paraît aussi bien portant que vous et moi. Mais il a absolument perdu l’usage de ses membres, des suites de la guerre… une commotion nerveuse…

— Vous a-t-il semblé plus énervé que d’habitude, hier après-midi ?

— Pas que je sache, répondit-elle avec surprise.

— Avez-vous passé l’après-midi près de lui ?

— J’en avais l’intention, mais Mr. Gardner m’a envoyée lui échanger deux volumes. Il avait oublié de le dire à sa femme. Pour l’obliger, je suis allée à la bibliothèque ; en même temps, il m’a demandé de lui rapporter une ou deux commissions : des petits présents pour sa femme. Il s’est montré très aimable et m’a invitée à prendre le thé dehors à ses frais. Il était plus de quatre heures quand je suis sortie et, les magasins étant assaillis en raison de la fête de Noël, je ne suis rentrée qu’à six heures. Le pauvre homme m’a dit qu’il avait dormi presque tout le temps pendant mon absence.

— Mrs. Gardner était-elle de retour avant vous ?

— Oui, je crois qu’elle s’est étendue sur son lit.

— Elle est très dévouée envers son mari, n’est-ce pas ?

— Elle l’adore, monsieur. Elle ferait tout pour le soulager. Je ne rencontre pas souvent des femmes aussi bonnes pour leur époux malade. Tenez, le mois dernier…

Adroitement, l’inspecteur Narracott esquiva le récit du scandale survenu le mois précédent. Il regarda sa montre et poussa une exclamation.

— Mon Dieu ! je vais manquer mon train. La gare n’est pas éloignée, n’est-ce pas ?

— Saint-David est seulement à trois minutes de marche. A moins que vous ne partiez par la gare de Queen Street ?

— Je me sauve, mademoiselle. Excusez-moi auprès de Mrs. Gardner. Je vous remercie de ce petit entretien que vous m’avez accordé. Au revoir !

« Voilà un bel homme… qui a du savoir-vivre », se dit l’infirmière en refermant la porte d’entrée après le départ de l’inspecteur Narracott.

Avec un léger soupir, elle remonta auprès de son patient.

 

Cinq Heures vingt-cinq
titlepage.xhtml
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Christie,Agatha-Cinq Heures vingt-cinq(The Sittaford Mystery)(1931).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html